- J’ai mal à la gorge depuis deux jours. Un gros mal de gorge. J’ai de la misère à avaler.
La dame qui me parle fait à peine soixante ans. Le cadran affiche 4h00 du matin et heureusement pour elle, il n’y a pas foule à l’urgence. Sinon, elle aurait pu louer une chambre à l’hôpital tellement le temps d’attente aurait été interminable.
- C’est une pharyngite virale, madame. Les antibiotiques n’auront pas d’effet contre ça.
- Ben là, qu’est-ce que je vais faire? J’ai mal moi! Pourquoi tu me donnes pas d’antibiotiques. Mon autre médecin m’en donne, lui.
Il ne devrait pas. La majorité des pharyngites sont causées par des virus, et les antibiotiques n’ont aucune efficacité contre ce type de microbe. Donc, inutile de les prescrire. Si vous ne me croyez pas, allez lire les guides cliniques que nous utilisons. Maintenant, essayez d’expliquer ça à cette dame qui vient de passer 8 heures à se tourner les pouces à l’urgence. La majorité des patients entretiennent des attentes particulières lorsqu’ils consultent un médecin. Si ces attentes ne sont pas remplies, on devient alors un « mauvais médecin ». Dans ce cas-ci, la dame s’attendait à recevoir une prescription d’antibiotiques.
- Madame, les antibiotiques ne pourront ni vous aider, ni vous soulager. Je n’ai aucune indication de vous les donner.
Elle commence à bien saisir qu’elle ne repartira pas avec ce qu’elle veut. Et comme dans bien des cas, cela engendre énormément de frustrations.

- Oui, mais moi je sais que ça me soulagerait. T’es quel genre de médecin-toé? Tu veux pas soulager tes patients?
À en croire certaines personnes, les médecins jouent à Dieu et décident qui ils vont guérir et qui ils vont laisser souffrir. Je ne pratique pas la médecine pour jouer à Dieu. Je n’essaie que de faire mon travail. Et une partie de mon travail consiste à ne pas donner des traitements inutiles, dans ce cas-ci, les antibiotiques. S’il existait quelque chose pour guérir cette dame instantanément, je lui suggèrerais sans hésiter.
- Cela va durer quelques journées, et puis ça va partir.
- Et je vais avoir mal pendant tout ce temps-là?
- Quelques jours. La douleur va aller en s’atténuant. En attendant, vous pouvez prendre du tylenol, boire beaucoup. Si vous aimez les pastilles, vous pouvez toujours en prendre.
- J’ai déjà essayé, et ça ne marche pas.
- Alors, madame, je n’ai pas de remède-miracle.
Effectivement, la science a ses limites, et les miracles surviennent beaucoup plus rarement que les patients aimeraient le croire.
- Et toi, si tu étais malade, je suis sûr que tu prendrais des antibiotiques.
- Pas du tout. Parce que cela n’aurait aucun effet.
- Ouais… me semble.
En fait, plusieurs médecins pratiquent même s’ils sont incommodés par des problèmes de santé. Si on se désiste, il est très difficile de nous remplacer et nos collègues doivent souvent se sacrifier pour palier à notre absence, ce qui n’est jamais très plaisant. Nous sommes parfois plus malades que les patients que nous traitons. J’ai vu des médecins travailler entre deux traitements de chimiothérapie ou traîner un plâtre de chambre en chambre. Pour ma part, cette nuit-là, j’ai reçu deux poches de soluté car j’avais une gastro qui me faisait vomir les trippes.
Comme cette dame, je crois que j’aurais dû rester dans mon lit.
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