Pour travailler à l’urgence, il faut être multitâches. Nous sommes constamment interrompus par des appels, des résultats de laboratoire, des cas urgents. C’est irritant, mais on s’y fait.
Une certaine soirée, j’ai reçu un appel d’une jeune infirmière par rapport à des signes vitaux anormaux. Pas complètement catastrophiques, même que pour la situation, il ne fallait pas s’alarmer outre mesure. J’ai tout simplement demandé à l’infirmière de prendre les signes vitaux sur une base régulière et de ne pas trop s’inquiéter. Je me serais attendu à ne plus être dérangé pour ce sujet, à moins d’un changement drastique de l’état du patient. Toutefois, avant la fin de la soirée, l’infirmière m’aura appelé à 4 ou 5 reprises.
À chaque fois, je disais à l’infirmière qu’il ne fallait pas s’alarmer. Et invariablement, elle me rappelait au bout d’une heure ou deux pour le même motif. Ahhh pour Mme X, je m’inquiète pour sa pression. Oui, je sais, c’est la même chose depuis 5 heures et ça fait 4 fois que vous m’appelez pour ça!
À la fin, ça finit par taper sur les nerfs. Surtout que je me suis demandé si l’infirmière ne remettait pas en doute mon jugement.
Quelques jours plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer cette infirmière et de discuter de cet événement avec elle. Pourquoi elle me dérangeait continuellement ? Pour se protéger. Se protéger légalement, on s’entend. S’il était arrivé un pépin et que la situation s’était détériorée, elle aurait pu alors prouver qu’elle avait fait son travail dans les règles de l’art. Regardez… j’ai averti le médecin à plusieurs reprises et il n’a rien fait.
Vous voyez le genre.
Son comportement se résume à une chose : la peur des poursuites. Une peur présente dans chaque professionnel de la santé et qui les pousse à poser une montagne de petites actions qu’ils n’auraient pas effectuées dans une atmosphère plus… plus détendue, disons.
Est-ce que c’est bien? À première vue, peut-être. Vous me direz que cela oblige les différents professionnels à être ultra consciencieux. Peut-être, je dis bien. Mais plus j’y pense, plus j’ai l’impression que cette atmosphère de peur contamine le milieu de travail et la profession.
Prenez la situation que je viens de vous décrire. Ce n’est pas un cas isolé. C’est la norme. Dans ce cas-ci, je voulais démontrer comment cette crainte des poursuites pouvait miner l’atmosphère de travail. Cette fois-ci, la patiente a bien évolué. Mais imaginez une situation qui aurait dégénéré. Tout le monde aurait accusé tout le monde. C’est pas moi, c’est lui. Parlez-moi d’un milieu de travail positif!
Mais cet effet pervers ne se limite pas qu’à l’atmosphère de travail. Il conditionne complètement la relation entre le médecin et son patient. Au cours des dernières années, la crainte des poursuites a considérablement modifié les comportements des médecins. Les soins ne sont plus axés sur le patient, mais sur comment éviter les poursuites. On prescrit un examen, non pas pour le bien du patient, mais pour se protéger, au cas où… On demande tel spécialiste, non pas parce que la situation le requiert nécessairement, mais au cas où… Les notes au dossier s’allongent, puisqu’on doit écrire chaque détail de notre rencontre au cas où… Au cas où la situation se cochonne, qu’un avocat scrute notre dossier et qu’on nous demande pourquoi on n’a pas fait tel geste ou demandé tel truc. Pas de problème. J’ai demandé tous les tests imaginables et inimaginables, consulté la moitié des médecins. Tout est écrit. Je suis protégé!
De nos jours, pratiquer la médecine n’est pas une science ou même un art, mais un acte légal. Si certains patients entrent dans le bureau en tenant un avocat par la main, la majorité des médecins débutent leurs consultations en se demandant quoi faire pour éviter les poursuites.
Et le patient dans tout ça? Il passe après. Il me semble que ce n’est pas la raison pour laquelle la médecine a été inventée.






